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Françoise Lantheaume, sociologue et directrice du laboratoire Éducation, Cultures, Politiques à l’université Lyon 2

jeudi 29 juin 2017

Françoise Lantheaume est sociologue et directrice du laboratoire Education, Cultures, Politiques à l’université Lyon 2. Elle a conduit une recherche durant 3 ans sur les enseignants en fin de carrière et les conditions pour durer dans le métier.

Alors que les attentes de la société envers l’école et ses enseignants sont fortes, le malaise de ces derniers semble grandissant. Comment l’expliquez-vous ?
Beaucoup de raisons expliquent le malaise bien réel chez les enseignants, avec un effet d’accumulation qui amplifie le phénomène et touche autant les enseignants du premier et du second degré. Si les attentes de la société sont fortes, elles sont aussi contradictoires, partagées entre la recherche de performance, de résultat et l’épanouissement et le bien-être de l’enfant. La société n’est donc pas forcément d’accord sur les finalités de l’éducation et les enseignants ne peuvent plus se référer à un principe unique pour justifier leur action. Ces attentes contradictoires se traduisent aussi dans des politiques publiques marquées par une accélération des réformes. Mais d’autres aspects pèsent aussi, comme l’élargissement et la diversification des tâches demandés aux enseignants qui intensifient leur travail. C’est une difficulté qui s’ajoute à celle d’un groupe professionnel moins homogène, avec des parcours de formation diversifiés et des conceptions de l’enseignement très différentes. D’autant que les élèves eux-mêmes ont changé. L’école n’est plus, par exemple, pour eux la seule source de connaissance et le travail d’intéressement des élèves est toujours à recommencer pour les enseignants. Dans ce contexte, il y a une volonté politique de définir les critères de qualité du travail des enseignants et les enseignants ne parviennent pas à avoir une action collective qui permettrait d’entrer en débat à propos de ces critères de qualité .

Le travail en équipe est inscrit dans le référentiel de connaissances et de compétences du métier d’enseignant. Quel rôle peut jouer le collectif de travail ?
Il faut distinguer le travail en équipe prescrit du collectif de travail. Si le premier a une utilité pour coordonner l’action, le collectif permet de développer des interactions entre les enseignants à propos de débats professionnels, pédagogiques, pour définir des règles de travail communes grâce à des « disputes » professionnelles entre pairs. Ces règles de travail partagées aident aussi à se fixer des limites, tant collectives qu’individuelles. Ce collectif permet de résister à la pression qui accroît notamment la porosité entre la sphère professionnelle et personnelle source d’usure. Le collectif est ainsi une ressource pour agir mais aussi pour peser dans le débat avec la hiérarchie et plus largement avec la société sur les critères de qualité du travail. Mais il ne peut exister que si l’organisation du travail y est propice et si l’institution crée des temps, des espaces de travail favorables à ces débats de normes, plutôt que d’augmenter les prescriptions.

Comment les enseignants peuvent-ils alors durer dans le métier ?
L’enquête que nous avons menée auprès d’enseignants en fin de carrière nous a permis d’identifier cinq facteurs qui caractérisent des enseignants satisfaits dans leur métier. Tout d’abord, les enseignants qui durent ont à la fois une autonomie dans leur travail et une pensée critique leur permettant de préserver des marges de manœuvre en adaptant les exigences de l’institution à la situation réelle et en ayant une réflexion professionnelle sur ces exigences, tournée vers leur propre travail. Ils sont également capable d’agir avec et contre la routine qui peut être une ressource mais peut aussi rigidifier le travail, ce qui nécessite une capacité à la remettre en cause. Ces enseignants ont aussi développé des sources de reconnaissance de leur travail, le plus souvent extérieures au milieu professionnel, dans une association, un syndicat, une troupe de théâtre, par exemple. L’institution n’est pas identifiée comme source de reconnaissance, ce qui interroge sur son rôle et sur la faiblesse de la reconnaissance entre pairs. Ces professionnels ont aussi développé des stratégies de préservation de soi par un engagement sélectif qui consiste, à un moment, à investir d’avantage tel projet ou à diversifier son activité en dehors du travail, alternant ainsi des périodes de fort investissement et d’autres plus en retrait sur certaines dimensions de l’activité. Enfin, ces enseignants épanouis sont autant à la recherche de l’épreuve que du confort pour faire du « bon travail ». Ils se posent à eux-mêmes des épreuves en choisissant par exemple dans le cadre d’une nouvelle réforme ce à quoi ils vont se confronter. Les enseignants qui se portent le mieux dans leur travail ne sont pas ceux qui n’ont pas rencontré de difficultés, mais ceux qui arrivent à en faire un récit pour donner du sens à leur expérience professionnelle.